" On avait tellement vu
la Joconde, on la connaissait tellement, qu'elle était devenue plus une plaisanterie qu'autre chose (...) [
* * * *]
Elle est assise dans un fauteuil, (...) il n'y a pas de dossier, ce qui est étrange. Et puis le paysage à l'arrière plan est curieux puisqu'il est composé uniquement de rochers, de terre et d'eau. Il n'y a pas une seule construction humaine, pas un arbre, il y a seulement dans ce paysage quasiment pré-humain un pont [Celui ci est difficile à voir du premier coup d'oeil, il est situé dans la partie droite du tableau, juste au dessus de l'épaule de Mona Lisa, et a la forme d'un aqueduc.] (...) comment se fait-il que dans ce paysage des origines il y ait déjà un pont alors que toute présence humaine a disparu? (...)
Léonard de Vinci ne livrera jamais le tableau à son commanditaire, messere Giocondo, et le gardera pour lui toute sa vie. Il a achevé ce portrait pour lui même. (...)
Elle est proche de nous, puisqu'on ne voit pas d'espace entre ce bras et une zone plus basse qui inscrirait une distance. (...) le buste est de trois quarts, elle se tourne légèrement vers nous, le visage presque de face, et les yeux, perpendiculaires au plan, nous regardent directement où que nous nous trouvions par rapport à elle. (...) On est sous son regard, ce qui constitue un élément de fascination de ce tableau. (...)
Et puis, il a a le sourire... En fait, c'est Léonard qui a inventé l'idée de faire un portrait avec un sourire. (...) La Joconde sourit parce que son mari, Francesco del Giocondo, a commandé son portrait au plus grand peintre du temps, Léonard de Vinci. (...) C'est en tout cas un tableau de bonheur, où une jeune femme de vingt-trois ans (...) est honorée par l'amour de celui ci à travers ce portrait. (...)
Si vous regardez bien l'arrière plan, vous vous rendrez compte qu'il est incohérent, c'est à dire que dans la partie droite, du point de vue du spectateur, vous avez des montagnes très hautes, et tout en haut un lac, plat, comme un miroir qui donne une ligne d'horizon très élevée. Dans la partie gauche au contraire, le paysage est beaucoup plus bas, et il n'y a pas moyen de concevoir la passage entre les deux parties. (...)
C'est du côté du paysage le plus haut que sourit la Joconde. La bouche se relève très légèrement de ce côté là, et
la transition impossible entre les deux parties du paysage se fait dans la figure, par le sourire de la figure. (...)
La Joconde c'est la grâce, le sourire. Or, le sourire c'est éphémère, ça ne dure qu'un instant. Et c'est ce sourire de la grâce qui fait l'union du chaos du paysage qui est derrière, c'est à dire que du chaos on passe à la grâce, et de la grâce on repassera au chaos. Il s'agit donc d'une méditation sur une double temporalité, et nous sommes là au coeur du portrait, puisque
le portrait est inévitablement une méditation sur le temps qui passe. (...)
Restait ce pont, (...) c'est le symbole du temps qui passe ; s'il y a pont, il y a une rivière, qui est le symbole banal par excellence du temps qui passe. C'est un indice donné au spectateur (...) Le thème du tableau c'est le temps. C'est aussi pour cette raison que la figure tourne sur elle même, car
un mouvement se fait dans le temps..."
Daniel Arasse, Histoires de peintures